Onuma Nemon | OGR, Trsitram éd. 1999 (Prétexte 21/22) |
our aborder ce livre étrange, on est fortement tenté d'en faire une description matérielle : vingt textes de prose (aux titres énigmatiques : «Social Man», «Cylindre Obscur») parfois très courts (une page), regroupés en deux grandes parties (I. Quitte & monte, Livre de Nycéphore ; II. Amères loques, Livre de Nicolaï), que ponctuent des dessins et des photos en noir et blanc. D'emblée, Ogr affiche un mystère que le cÏur et le corps de l'écriture vont continuer d'entretenir, chemin faisant. Vis-à-vis de ces fictions, ou de ces fables, on cherche non seulement à cerner les contours les plus visibles, mais surtout à déceler le sens caché en trouvant des filiations, des obsessions, des invariants, et pourquoi pas, des indices biographiques. «Un tendre charivari» et «L'enflance de Nicolaï», puisqu'ils font surgir des mots comme «père», «mère», ou «frère» et des initiales comme O.N., pourraient conforter cette propension. Or, comme Onuma Nemon signifie «son nom est personne», il est à peu près certain que la manifestation matérielle des signes est ici, plus que jamais, destinée à semer l'équivoque. Ou, plus précisément, à divulguer l'énergie du langage, puisqu'il faut, encore et toujours, le défaire de son aspect utilitaire. Ogr se manifeste comme une pure contamination des mots par les mots, comme le désir abouti d'une rythmique puissante et englobante engendrant dans son sillage des voyelles colorées, des syllabes toujours euphoniques : «Ce sont les sons qui montent, cependant que tous les bouts (corps, tatouages, objets) sont tombés. Le meneur d'ours s'arrête à l'orée. Eux, pêle-mêle, tout étourdis du bateau, en débandade se vident des abriques d'or, jettent les lingots sales, éternuent le fouillis du papier-monnaie ; n'en pouvant plus, crasseux et dégoûtants, ils affaissent en soi les ordures et les vomissements.» Chaque phrase paraît en conséquence obéir à une pulsation dont le processus s'est mis en place il y a presque trente ans. Les éclairs de fictions qui sont ici publiés trouvent leur profonde cohérence dans cette pulsation, sans pour autant négliger le goût de la narration. Narration, faut-il préciser, que l'exploitation originale des diverses virtualités énonciatives rend incertaine, comme si une voix hors du temps venant s'intégrer aux étapes successives d'un itinéraire l'empêchait de se résoudre, de se concentrer tout à fait sur tel personnage, sur tel événement. L'imaginaire de Nemon provoque un déréglement des sens particulièrement insidieux, dans la mesure où les rouages de la narration et de la syntaxe sont subvertis avec une conscience aiguë des écarts et de la norme. Le danger encouru de faire vaciller tout à fait l'écriture vers un désordre langagier est perçu comme une frontière vers laquelle tendre, mais avec laquelle il convient de préserver constamment une distance. Ces textes non mimétiques rapidement se font magnétiques, et provoquent l'adhésion immédiate du lecteur à un univers particulièrement maîtrisé. Ils réalisent ainsi le fantasme d'une prose fulgurante que seul un format court permettait d'envisager, rendant palpable une écriture faite d'images et de métaphores, aussi irréaliste que concrète, aussi déroutante que familière, et qui révèle un bonheur particulier, celui «de s'enfoncer dans l'extrême précision et l'indéfini», de croire au pouvoir libérateur des mots.
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